Le format « entretien » du Labo Société Numérique vise à donner la parole à une pluralité d’expertes et d’experts des enjeux du numérique, qui s’expriment toutes et tous en leur nom propre. Les analyses et opinions formulées n’engagent que les personnes interrogées et ne sauraient être interprétées comme une position officielle du Programme Société Numérique de l’ANCT. Cet entretien est réalisé par François Huguet, pour le compte du Labo Société Numérique, chercheur en humanités numériques (PhD Institut Polytechnique de Paris) dont les travaux consistent à enquêter, documenter et valoriser les mondes du numérique d'intérêt général.
Avant-propos
Clément Marquet est un chercheur spécialisé dans les études des sciences et des techniques. Aujourd’hui chargé de recherche au Centre de Sociologie de l’Innovation (CSI) de Mines Paris, il mène des travaux sur les dimensions matérielles, sociales, politiques et environnementales du numérique.
Ses recherches s’intéressent particulièrement à la matérialité des systèmes techniques numériques, c’est-à-dire aux infrastructures physiques qui rendent possible leur fonctionnement — comme les centres de données (data centers) et les câbles sous-marins — ainsi qu’aux tensions politiques, sociales et écologiques qu’elles engendrent. En mobilisant des cadres théoriques et méthodologiques issus des Science and Technology Studies (STS), il retrace notamment comment ces infrastructures sont conçues, évaluées et intégrées dans les territoires, ainsi que la manière dont leurs impacts sont mesurés et politisés.
Sortir de l’illusion d’un numérique immatériel
François Huguet : Vos recherches s’attachent à observer finement les infrastructures matérielles du numérique — centres de données, câbles sous-marins, réseaux — souvent absentes des discours publics mais également le travail des opérateurs. Pourquoi cette matérialité reste-t-elle selon vous si largement invisibilisée dans les politiques numériques ? En quoi cette invisibilisation pose-t-elle un problème politique majeur lorsqu’on souhaite penser et construire un numérique d’intérêt général ?
Clément Marquet : Il est vrai que, d’une certaine manière, les infrastructures liées au numérique ont longtemps été invisibilisées. Mais ce n’est plus le cas depuis un an et je crois que l’on y reviendra lors de cette discussion…
Je pense que l’une des raisons de cette invisibilisation tient à la manière dont se sont structurés les discours marketing autour du numérique et d’internet. Il y a quelques années, on a vu se construire tout un discours sur une technologie éthérée, presque immatérielle bien qu’omniprésente. Les discours qui circulaient sur le numérique n’évoquaient que les principes de dématérialisation, des services basés sur le cloud, etc. La grande majorité d’entre nous ne se préoccupait pas, par exemple, de l’endroit où étaient stockées les données que nous échangions, des machines qui faisaient fonctionner les apps, les services web que nous utilisions, etc.
Avec du recul, on se rend compte que les personnes qui ont créé les logiciels que nous utilisons et dont nous dépendons aujourd’hui ont modelé les discours afin que l’on se pose le moins de questions sur ça et surtout que nous adoptions massivement leurs outils. À la base, ces entreprises proposaient uniquement des services, des applications, des logiciels. Elles n’étaient pas des opérateurs d’infrastructures et ne souhaitaient pas que nous nous intéressions à autre chose qu’aux services qu’ils proposaient. Toute notre attention devait se concentrer sur leurs startups, leurs services, leurs innovations. Pour eux, la valeur était dans le service proposé, pas dans les infrastructures qui les rendaient possibles. Et ce type d’acteurs économiques, les startups, les entreprises de services logiciels ont été extrêmement mises en avant par le monde politique, économique, etc. Elles ont occupé presque tout l’espace médiatique.
En France, si l’on regarde l’histoire du monde industriel hexagonal, on constate également que la puissance publique a peu investi dans les questions infrastructurelles liées au numérique [NDLR : voir encadré ci-dessous portant sur le Plan France Très Haut Débit]. Dans son histoire récente, elle a pourtant investi massivement dans de grands chantiers sur l’électricité, les routes, le train, l’eau et même le téléphone. Sur l’infrastructure numérique, le choix a très vite été de confier ces questions au monde de l’entreprise privé et de la concurrence. La partie « infra » du numérique s’est donc beaucoup développée dans l’expertise du privé, peu dans celle du public. On pourrait prendre l’exemple récent des délégations de service public pour « fibrer » notre territoire. Elles ont été très importantes et ce n’est pas des opérateurs publics qui ont mené ces chantiers. Et même lorsque la puissance publique s’est mise à réfléchir sur les enjeux de souveraineté numérique, elle décorrélait infra et service, se souciant plus du type d’outils que des infrastructures qui rendaient possibles le fonctionnement de ces outils justement. En d’autres termes, il fallait des logiciels publics souverains qui fonctionnaient bien, on ne se posait pas la question de centres de données publics, de l’endroit où ils se trouvaient…
La bascule a commencé dans la seconde moitié des années 2010. Peut-être parce qu’on a compris à ce moment-là que le numérique a un double : l’infrastructure électrique. Cette dernière, a une « épaisseur matérielle » très importante, très connue et très visible : les centrales de production d’énergie, les lignes électriques, etc. Et les deux sont très liés comme l’a montré Fanny Lopez dans son livre À bout de flux (éditions divergences, 2022) : alors que le numérique accompagne une électrification massive des usages, le système électrique dépend lui-même de plus en plus du numérique pour fonctionner… C’est, je crois, cet enjeu d’interdépendance qui a commencé à faire bouger les choses. Dès 2015, la compétition économique pour accueillir les centres de données en Europe est devenue très importante. En 2019 la France est entrée dans la bataille en proposant aux acteurs privés de ces infrastructures des tarifications électriques concurrentielles qui leur permettraient de s’installer dans l’hexagone. Mais on constate aujourd’hui qu’à ce moment-là, on n’arrivait pas encore à penser les impacts sociaux, politiques, économiques et environnementaux qu’allaient avoir ces technologies. On pensait compétition économique et bien moins aux effets que produiraient ce type d’équipements en particulier au niveau territorial. Certes, on a pu observer de premières frictions et levées de boucliers sur les territoires face à ces équipements mais les discussions restaient très circonscrites à cette échelle. Les collectivités locales et les gestionnaires d’électricité ont dû comprendre comment et où installer ces équipements privés, comment acheminer les énormes quantités électriques qu’ils consomment, comment équilibrer cette consommation électrique avec le reste de la consommation électrique présente sur leurs territoires… Des questions difficiles qui se sont posées très vite et pour lesquelles les territoires ont eu très peu d’orientation de la part de l’État…
En 2025 tout a changé lors du sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle. Pendant près d’une semaine, il a été question de LLM, de licornes et de logiciels mais il a surtout été question d’infrastructure, de béton, de consommation électrique, d’emplois… Le fonctionnement de l’IA nécessitant une puissance électrique démesurée, on a compris et acté que des investissements massifs étaient nécessaires, au nom de la souveraineté technologique, pour des centres de données localisé en France capables de soutenir cette technologie. On a aussi réalisé que ces investissements devaient également se penser du point du vue du foncier, de l’aménagement du territoire, de risques géopolitiques majeurs, de compétitions économiques internationales, etc. La question de l’acceptabilité de ce type d’équipement a été soulevée tout comme celle, plus géographique, de leurs implantations. Car l’État ne vient toujours pas renforcer les prérogatives des collectivités territoriales sur ces questions. Un exemple de cela : si le très récent projet de loi sur la simplification de la vie économique est adopté, les collectivités locales ne pourront pas modifier leurs Plan Locaux d’Urbanisme (PLU) face à des projets de centres de données qualifiés « d’intérêt majeur »...
NDLR : Lancé par l'Etat en 2013, le Plan France Très Haut Débit (PFTHD) avait pour objectif d’assurer à l’ensemble des Français, y compris dans les zones rurales et de montagne, une connectivité très haut débit, c’est-à-dire supérieure à 30Mbit/s en 2022, avec un mix technologique allant de la fibre au satellite. Ce plan a mobilisé 13,3 milliards d’investissements publics, dont 3,5 millards par l'Etat, dirigés en particulier en zone rurale (on parle alors de réseaux d'initiative publique). Selon le rapport d'évaluation du Haut-commissariat à la stratégie et au plan, publié le 11 janvier 2023, "le PFTHD a atteint ses objectifs en atteignant une couverture très haut débit pour 99 % des locaux du territoire". Toutefois, le rapport d'évaluation évoque également "des difficultés d’opérationnalisation et des inégalités de déploiement [...] selon les zones d’intervention".
Infrastructures numériques et conflits socio-environnementaux
François Huguet : Le déploiement des infrastructures numériques génère des tensions locales fortes : conflits d’usage de l’eau, de l’énergie, artificialisation des sols, etc. Selon vous, que révèlent ces conflits sur la manière dont le numérique est aujourd’hui gouverné ?
Clément Marquet : Ces tensions sont différentes les unes des autres car les enjeux sont singuliers à chaque fois. Par exemple, le fibrage Très Haut Débit des territoires français métropolitains dont on parlait juste avant porte des enjeux assez différents de celui de l’implantation de centres de données sur les mêmes territoires. Les questions sociopolitiques, économiques et environnementales sont très différentes. La géographie des centres de données porte en elle des enjeux de déséquilibres territoriaux en cela que ces équipements ne peuvent pas être disséminés sur tout le territoire dans une logique de déconcentration. Ils se développent surtout dans les métropoles, majoritairement dans l’Île-de-France et la région de Marseille car il s’agit d’être près des grandes « dorsales » d’Internet, les réseaux longue distance de très haut débit d'Internet qui en Europe se situent entre Londres, Paris, Francfort et Amsterdam. Marseille est aussi intéressante car la région se situe à l’arrivée de grands câbles sous-marins qui relient l’Europe à l’Afrique. Certes, il existe des centres de données qui n’ont pas forcément besoin d’être situés près de ces dorsales et peuvent être implantés ailleurs, le cas de services cloud, d’apprentissage IA qui nécessitent moins de vitesse par exemple, mais ce n’est pas la majorité.
Pour revenir sur les conflits, en retraçant l’histoire de ces infrastructures, on se rend effectivement compte que leurs déploiements ont été entourés de tensions. On peut citer, par exemple, l’installation des premiers centres de données à Plaine Commune dans le nord de Paris (entre 2000 et 2015) qui a provoqué de premières mobilisations sur ce territoire (entre 2011 et 2015). Je crois que l’ADEME a d’ailleurs saisi à ce moment-là les enjeux que posaient ces équipements. Aujourd’hui c’est à Marseille que l’on peut analyser les conflits qui se jouent, entre entreprises, pouvoirs publics et collectifs citoyens. Depuis fin 2023, le collectif marseillais Le Nuage était sous nos pieds analyse les impacts socio-écologiques des infrastructures du numérique locales et ce sur quoi ils enquêtent est révélateur de beaucoup de choses d’un point de vue politique. La question est somme toute assez simple : face à la demande électrique des centres de données de la région, il faut opérer des choix industriels. Est-ce que l’on continue de développer les chantiers navals où est-ce qu’on mise uniquement sur l’accueil de centres de données ? Ces infrastructures viennent bousculer les mécanismes d’allocation de la ressource électrique et poussent nos politiques à faire des choix qui sont souvent contraints. RTE, Réseau de Transport d'Électricité, filiale d'EDF, doit aujourd’hui fonctionner d’une manière totalement différente à cause des demandes extrêmement élevées des centres de données qui réservent de grandes capacités électriques pour sécuriser leur avenir, sans pour autant la consommer, pouvant ainsi empêcher d’autres projets. Le gestionnaire du réseau a ainsi été amené à développer des plans de mutualisation du réseau, sans toujours solliciter les collectivités, devant orienter l’installation des grands centres de données, et revoir les mécanismes d’allocation de l’électricité en prévoyant des procédures pour récupérer de la capacité si elle n’est pas utilisée assez rapidement par les opérateurs. Aux États-Unis, de très nombreux conflits locaux sur l’implantation des centres de données sont en train de fabriquer du concernement public autour des enjeux écologiques qu’ils posent à notre société et au fait qu’à aucun moment on n’a pu discuter du développement de ces infrastructures de manière démocratique. Ces critiques ont notamment fait perdre 98 milliards de dollars au secteur de la tech. Le « techno push » a été trop fort, il s’apparente à une agression et il est normal que ces infrastructures soient critiquées. Dans ce contexte, avec cette emprise privée sur le type de technologie qu’est l’IA et avec les coûts d’amortissement gigantesques de ces infrastructures, il me semble compliqué de faire passer l’intérêt public en premier et donc de penser un numérique d’intérêt général…
Référence :
Qui mesure l’empreinte environnementale du numérique — et comment ?
François Huguet : Vous vous intéressez aussi aux méthodologies de mesure de l’empreinte environnementale du numérique et aux enjeux politiques et marchands qui les traversent. Que disent ces controverses méthodologiques des rapports de force entre acteurs publics, industriels et experts ? Peut-on aujourd’hui parler d’une mesure « neutre » ou « objective » de l’impact environnemental du numérique ?
Clément Marquet : Cet objet d’étude est très vaste et très complexe.
La première chose sur laquelle il faut réfléchir est le périmètre de ce que l’on mesure. Pour le numérique, il faut à la fois considérer les ressources que l’on extrait pour construire les machines, l’énergie nécessaire à leur fonctionnement, puis le coût de leur retraitement une fois qu’on ne les utilise plus. En raisonnant en « équivalents carbone », on a du mal à saisir toutes les dimensions, notamment les dimensions extractivistes du numérique. Il faut ensuite arriver à savoir où s’arrête le « numérique » : un frigo connecté n’est-il pas un ordinateur ? Idem pour une voiture dite intelligente ? Dès lors, il faut établir des catégories de sorte à éviter des doubles voire des triples allocations d’impacts (par exemple éviter d’allouer l’impact de l’ordinateur de bord d’une voiture à la fois au secteur automobile et au secteur numérique. Avoir des chiffres et une perspective macroscopique sur ces points est quelque chose d’extrêmement compliqué. Les bases de données sur ces impacts sont très difficiles à construire car on ne peut pas mobiliser des données issues du monde industriel. C’est pourtant à partir de ces données que l’on pourrait construire des outils de mesure véritablement pertinents. Mais ces données sont protégées par le secret industriel. Et il y a là quelque chose de paradoxal : les industriels disent que les indicateurs ne sont pas bons mais dans le même temps, ils ne partagent pas leurs données pour faire évoluer ces indicateurs… On construit donc des indicateurs avec des bases de données assez obsolètes, dont la mise à jour est très complexe à faire. Les choses commencent un peu à bouger avec des obligations de reporting environnemental pour les centres de données même s’ils sont déjà construits et qu’on a peu évalué le coût environnemental de leur implantation sur un territoire.
Pour qu’une mesure forte puisse voir le jour, il faudrait passer à des politiques européennes véritablement contraignantes, qui ne se contentent pas du seul reporting.
Mesurer ne suffit pas à gouverner, il faut mettre des seuils, des obligations, c’est à cette condition que l’on pourra « tenir » le numérique et aller vers un numérique plus voulu que subi.
Sources
1. Arrivent à Marseille aujourd’hui environ seize câbles sous-marins intercontinentaux qui atterrissent, transitent et relient l’Europe et la Méditerranée à l’Asie, au Moyen Orient, à l’Afrique, aux États-Unis. Ce sont ces câbles intercontinentaux qui permettent à l’information numérique de circuler, en particulier sur le réseau Internet, et aux services numériques déployés dans ce qu’on appelle « le cloud », d’apparaître sur nos écrans : mails, réseaux sociaux, vidéos et films en streaming.